Sarkozy, la Libye et le financement de la campagne présidentielle 2007/Comprendre toute l’affaire

0
1036

Brice Hortefeux a échappé à une mise en examen dans ce dossier, au contraire de Claude Guéant et de Nicolas Sarkozy. Les Décodeurs reviennent sur les protagonistes et les épisodes de cette « affaire libyenne »

Trois semaines après avoir été entendu par les magistrats instructeurs et placé sous le statut de témoin assisté, l’ancien ministre de l’intérieur Brice Hortefeux n’a finalement pas été mis en examen, ce jeudi 1er août 2019, dans le cadre de l’enquête sur un éventuel financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy par le régime libyen de Mouammar Kadhafi en 2007.

Une enquête a été ouverte en France à partir de centaines de documents et témoignages. Les soupçons s’accumulent autour du « système Sarkozy », comme l’a révélé Le Monde en 2016.

Nous avons tenté d’identifier les principaux protagonistes et épisodes de cette « affaire libyenne » où s’entremêlent des intérêts politiques, économiques et diplomatiques. Ce visuel tient compte des zones d’ombre et incertitudes d’une enquête encore en cours.

Les principaux acteurs de l’affaire Sarkozy – Kadhafi

Comment ces personnages sont-ils connectés ? Quels rôles jouaient-ils ? Nous avons tenté d’établir une chronologie des principaux événements de l’affaire à partir des éléments publiés jusqu’à ce jour, en précisant les incertitudes et les zones d’ombre qui persistent.

2004 – 2019 : une histoire franco-libyenne

Avant 2004/La Libye isolée sur la scène internationale

Accusé de financer le terrorisme international (Lockerbie, Rome et Vienne, DC10 d’UTA…), le régime de Mouammar Kadhafi est frappé d’embargo par les Etats-Unis en 1986 puis par les Nations unies en 1992 sur les ventes d’armes et les liaisons aériennes. En 1999, Abdallah Senoussi, chef des services secrets libyens, et cinq de ses collaborateurs sont condamnés par contumace en France pour l’attentat du DC10.

Après des preuves de bonne volonté (démantèlement de ses armes de destruction massive, indemnisation des victimes de terrorisme, coopération après le 11 septembre 2001…), les dernières sanctions sont levées à la fin de 2004.

Mais la Libye reste critiquée par l’Occident, notamment pour la torture d’infirmières bulgares emprisonnées depuis 1999. Tout en poursuivant sa politique intérieure autoritaire, Mouammar Kadhafi cherche à renouer des relations diplomatiques et commerciales avec ces pays.

Novembre 2004/ La France et la Libye renouent des relations

Un mois après la levée de l’embargo, le président Jacques Chirac effectue la première visite officielle en Libye, accompagné de nombreux chefs d’entreprise.

L’homme d’affaires Ziad Takieddine, proche des réseaux balladuriens et chiraquiens, est déjà introduit en Libye, où il joue le rôle d’intermédiaire commercial pour le compte du régime de Kadhafi. Mais il doit compter avec l’arrivée d’un rival, Alexandre Djouhri, homme d’affaires franco-algérien proche du chef de cabinet de Kadhafi, Béchir Saleh, qui sert d’intermédiaire pour la vente d’Airbus et de missiles à la Libye en 2004. Deux ans plus tard, en 2006, Djouhri fait la connaissance de Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, pour se rapprocher du futur candidat à la présidentielle.

6 octobre 2005/ Première visite du ministre Sarkozy en Libye

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, rencontre pour la première fois Mouammar Kadhafi, qui le reçoit dans sa tente, pour parler migration et Union de la méditerranée. Selon une note d’un ancien proche de Ziad Takieddine, l’homme d’affaires franco-libanais qui a activement préparé la visite, Sarkozy aurait formulé sa demande de financement lors de cette visite. Ce dernier dément.

Son chef de cabinet, Claude Guéant, futur secrétaire général de l’Elysée, et Brice Hortefeux, ministre des collectivités territoriales, sont du voyage. Guéant devient un interlocuteur privilégié et garde des contacts réguliers avec Moussa Koussa, le chef des services secrets libyens.

Fin 2006-début 2007/Plusieurs transferts d’argent évoqués entre Tripoli et Paris

Abdallah Senoussi, ancien chef du renseignement militaire libyen, affirme, lors d’une audition à la Cour pénale internationale (CPI) en 2012, alors qu’il est incarcéré par le nouveau pouvoir libyen publiée par Mediapart, avoir supervisé le transfert de 5 millions d’euros pour la campagne de Sarkozy par l’intermédiaire de Claude Guéant et Ziad Takieddine. Il assure qu’il n’a pas informé les autres dignitaires du régime, Béchir Saleh ou Saïf Al-Islam.

Dans un entretien vidéo publié en novembre 2016 par Mediapart, Ziad Takieddine raconte comment il a personnellement transporté trois valises d’argent de Tripoli à Paris pour un total de 5 millions d’euros.

Claude Guéant

Mars 2007-juillet 2007/ Claude Guéant loue un grand coffre-fort à la BNP

Entre le 21 mars et le 31 juillet 2007, dans les mois qui précèdent et suivent la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, Claude Guéant, alors directeur de campagne, loue un très grand coffre-fort à l’agence BNP Opéra, et s’y rend à plusieurs reprises. Pour y déposer, dit-il, des discours et des archives.

29 avril 2007/Trois dignitaires libyens discutent des millions envoyés à Sarkozy

Entre les deux tours de la présidentielle de 2007. Choukri Ghanem, ancien chef du gouvernement libyen et ministre du pétrole, retranscrit dans un carnet (publié en septembre 2016 par Mediapart), une conversation avec Bechir Saleh, directeur de cabinet de Kadhafi, et Bagdhadi Mahmoudi, premier ministre, confirmant le transfert de 1,5 million d’euros à Nicolas Sarkozy.

Ils évoquent 3 milions versés par Saïf Al-Islam Kadhafi (fils du « guide ») et 2 millions par Abdallah Senoussi, chef des services secrets. Les trois hommes s’inquiètent d’un probable détournement d’une partie de la somme.

24 juillet 2007/Cécilia Sarkozy « libère » les infirmières bulgares en Libye

Nicolas Sarkozy est élu le 6 mai. Peu après se dénoue un des dossiers bloquant la normalisation des relations franco-libyennes. L’épouse du président, Cécilia Sarkozy, et Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, se rendent à Tripoli pour obtenir la libération des infirmières bulgares.

Officiellement, aucune contrepartie directe ni promesse de contrat futur n’accompagne cette libération. Toutefois, plusieurs documents montrent que Claude Guéant a promis de « renforcer sa coopération » avec la Libye dans plusieurs domaines.

Entre 2007 et 2008, lors de ventes de matériel militaire français à la Libye, l’homme d’affaires Ziad Takieddine perçoit plusieurs millions d’euros de commission (dont 4,5 millions attestés par des documents de Mediapart) – une pratique illégale depuis 2000.

10-15 décembre 2007/Kadhafi plante sa tente face à l’Elysée

Le « Guide » libyen est reçu en visite officielle par Nicolas Sarkozy. Il installe sa tente pour cinq jours dans les jardins de l’hôtel Marigny, à Paris. Plusieurs voix s’élèvent, au sein même du gouvernement, pour critiquer cet honneur fait à un dirigeant jugé peu respectueux des droits humains.

3 mars 2008/Guéant reçoit 500 000 euros pour la vente de deux tableaux

Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, reçoit un virement non déclaré de 500 000 euros, qu’il utilise pour s’acheter un appartement. Il explique qu’il s’agit de la vente de deux tableaux, qui valent en fait beaucoup moins.

La luxueuse villa de Mougins

21 mai 2008/L’étrange vente d’une villa de Mougins

L’homme d’affaires Alexandre Djouhri, qui a acheté discrètement à la fin des années 1990 une villa à Mougins (Alpes-Maritimes) via une holding, la revend en 2008 au Libya Investment Portfolio(LAP), fonds souverain dirigé par Béchir Saleh pour 10 millions d’euros, alors qu’elle est évaluée à 4,4 millions. Les transactions sont réalisées via des structures offshore par l’expert franco-djiboutien Wahib Nacer, avec comme prête-nom Ahmed Bugshan, « coffre-fort » de l’équipe Djouhri. La justice cherche à savoir si ces montages financiers ont servi à transférer en France des fonds libyens destinés à la campagne de Nicolas Sarkozy.

5 mars 2011/Takieddine arrêté avec 1,5 million d’euros dans une valise

Ziad Takieddine, marchand d’armes et intermédiaire avec le régime libyen, est arrêté au Bourget, de retour de Tripoli, avec 1,5 million d’euros en espèces dans une valise. Interrogé à ce sujet en juillet par le juge Van Ruymbeke, il expliquera comment il a contribué à rapprocher la Libye et la France entre 2005 et 2007.

Ziad Takieddine accuse Claude Guéant d’avoir orchestré son arrestation pour intercepter d’éventuelles preuves du financement libyen de la campagne de 2007.

10 mars 2011/La France appuie les rebelles libyens

Une insurrection à Benghazi en février est violemment réprimée par le régime libyen. Nicolas Sarkozy est le premier chef d’Etat à reconnaître le Conseil national de transition (CNT) et appelle à une intervention armée pour le soutenir, dans le cadre d’une coalition internationale.

Mouammar Kadhafi

16 mars 2011/Le fils Kadhafi accuse Sarkoz

« Il faut que Sarkozy rende l’argent qu’il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale », accuse Saïf Al-Islam Kadhafi, un des fils du « Guide » libyen, sur Euronews.

Mars-Octobre 2011/ Guerre en Libye et mort de Kadhafi

L’ONU autorise des frappes aériennes, menées notamment par la France. La guerre dure sept mois. Le 20 octobre, Mouammar Kadhafi est tué avec un de ses fils, après une frappe de l’OTAN, dans des circonstances qui restent floues.

Novembre 2011-mai 2012/La double exfiltration de Bechir Saleh, l’argentier de Kadhafi

Après la guerre en Libye, le chef de cabinet de Kadhafi, Béchir Saleh, est emprisonné par les rebelles de Zinten. Il « s’échappe » vers la Tunisie, où il est pris en charge par l’ambassadeur de France, Boris Boillon. Il est ensuite exfiltré discrètement vers la France par l’intermédiaire d’Alexandre Djouhri, avec l’aide du patron de la DCRI, Bernard Squarcini.

Les deux hommes vont ensuite l’exfiltrer vers le Niger, puis l’Afrique du Sud, le 3 mai, alors qu’il est recherché par Interpol pour détournement de fonds par la Libye.

28 avril 2012/Une « note libyenne » accusatrice révélée pendant l’élection 2012

Entre les deux tours de la présidentielle de 2012, Mediapart publie un document officiel libyen du 10 décembre 2006, signé de Moussa Koussa, évoquant un accord de financement de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy pour 50 millions d’euros. Selon la justice, ce document n’a pas l’apparence d’un faux.

29 avril 2012/ La mort suspecte de Choukri Ghanem

L’ancien chef du gouvernement libyen et ministre du pétrole de Kadhafi est retrouvé noyé dans le Danube, à Vienne, apparemment victime d’une crise cardiaque. Selon des courriels envoyés à Hillary Clinton, et révélés par WikiLeaks, la policie autrichienne et Interpol jugent « hautement suspect » le décès soudain de ce personnage central dans les transactions financières du régime Kadhafi.

19 avril 2013/ La justice ouvre une enquête

Le parquet de Paris ouvre une enquête sur les accusations de soutien financier de la Libye dans la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, quelques semaines après des déclarations de Ziad Takieddine dans l’émission « On n’est pas couché » .

6 mars 2015/ Claude Guéant mis en examen

Claude Guéant est mis en examen pour faux et usage de faux et pour blanchiment de fraude fiscale en bande organisée. Guéant peine à justifier les 500 000 euros qu’il a reçu sur un compte, l’argument de la vente de deux tableaux flamands n’ayant pas convaincu les juges.

Le versement a transité par des personnages proches d’Alexandre Djouhri : l’homme d’affaires saoudien Khaled Bugshan et l’homme d’affaires Siva Rajendram. Ce circuit financier complexe intéresse les enquêteurs car il pourrait avoir été utilisé pour d’autres transactions.

Fin mars 2015/ Le domicile suisse de Djouhri perquisitionné

Le domicile d’Alexandre Djouhri, une maison à Chêne-Bougeries près de Genève, en Suisse, a été perquisitionnée pendant plusieurs jours, à la demande des autorités françaises.

15 novembre 2016/ Takieddine dit avoir remis trois valises d’argent à Sarkozy

Ziad Takieddine affirme à Mediapart, lors d’un entretien filmé, avoir apporté fin 2006-début 2007 au ministère de l’intérieur trois valises d’argent liquide provenant du régime libyen, pour un montant total de 5 millions d’euros. Claude Guéant a porté pour diffamation à l’encontre de Mediapart et Takieddine. Nicolas Sarkozy a fait de même, avant de se retirer sa plainte le 8 juillet 2019.

Takieddine

7 décembre 2016/ Takieddine mis en examen pour corruption

Ziad Takieddine est mis en examen par la justice française pour complicité de corruption, trafic d’influence et détournement de fonds publics, quelques semaines après la publication de son entretien choc à Mediapart.

7 janvier 2018/ Alexandre Djouhri arrêté à Londres

Alexandre Djouhri est arrêté à l’aéroport de Londres puis placé en détention cinq jours dans le cadre d’un mandat d’arrêt européen émis par les autorités françaises. Il est depuis assigné à résidence, dans l’attente d’une potentielle extradition vers la France, où les juges français en charge de l’instruction souhaitent l’interroger.

21 mars 2018/ Nicolas Sarkozy mis en examen

Après avoir été entendu en garde à vue par la police judiciaire à Nanterre, Nicolas Sarkozy est mis en examen et est poursuivi pour corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de détournements de fonds publics libyens.

29 mai 2018/ Eric Woerth mis en examen

L’ancien trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour complicité de financement illégal de campagne, après les investigations de la police anticorruption, qui avait souligné, dans un rapport de septembre 2017, l’« ampleur de la circulation d’espèces » dans l’entourage du candidat de la droite. Dans un communiqué, l’avocat de M. Woerth, Jean-Yves le Borgne, affirme que son client « s’insurge contre la poursuite dont il fait l’objet, affirmant avec vigueur (…) qu’il n’a rien à voir avec “l’affaire libyenne” ».

Saîf Al-Islam Kadhafi

11 juillet 2018/ Saïf Al-Islam Kadhafi, le fils du dictateur, réitère ses accusations contre Sarkozy

Saïf Al-Islam Kadhafi, qui est toujours recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, a finit par répondre aux sollicitations de la justice française et a livré sa version des faits dans une lettre de huit pages dactylographiées en arabe transmise aux juges français par l’intermédiaire de son cabinet d’avocats britannique. Le fils de Mouammar Kadhafi indique que M. Sarkozy aurait reçu une somme de deux millions d’euros, que M. Guéant, « dépêché » par Nicolas Sarkozy, serait venu chercher dans le bureau de Bechir Saleh, relatant une anecdote selon laquelle « la valise n’ayant pu contenir les sommes facilement, Claude Guéant serait monté dessus, appuyant avec ses pieds pour la fermer. ». Selon le fils de Kadhafi, les contacts ont démarré en marge des négociations pour l’acquisition par la Libye d’avions Airbus, dont un protocole d’accord est signé en 2006. Claude Guéant, contacté par Le Monde, s’est défendu en affirmant que « M. Kadhafi est animé d’une soif de vengeance, et il essaie de mettre en cause Nicolas Sarkozy, artisan principal de l’intervention militaire en Libye, et ses collaborateurs. ».

11 septembre 2018/ Claude Guéant à nouveau mis en examen

Déjà poursuivi depuis 2015 pour « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », Claude Guéant a fait l’objet, mardi 11 septembre, de nouvelles mises en examen notamment pour « corruption passive », « recel de détournements de fonds publics » et pour « complicité de financement illégal de campagne électorale », selon des sources judiciaire et proches du dossier.

Concrètement, les magistrats soupçonnent un lien entre un possible financement libyen de la campagne électorale et la circulation d’espèces au sein du camp Sarkozy, relevée par les policiers dans un rapport de septembre 2017.

Brice Hortefeux

1er août 2019/ Hortefeux échappe à la mise en examen

Brice Hortefeux n’a finalement pas été mis en examen le 1er août 2019, mais reste témoin assisté, un statut sous lequel les magistrats l’ont placé le 9 juillet après l’avoir auditionné. Selon Abdallah Senoussi, beau-frère de Mouammar Kadhafi et ancien chef des renseignements militaires libyens, M. Hortefeux aurait, en décembre 2005, remis « une feuille (avec) un nom de banque et un numéro de compte » sur lequel les fonds libyens devaient être versés. Une version que l’intéressé a niée devant les policiers, confirmant seulement s’être rendu chez Abdallah Senoussi en marge d’un voyage officiel.

SOURCES LE MONDE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici