Côte d’Ivoire/A Daoukro le calme est de retour, mais d’un camp à l’autre, on a peur et on reste méfiant.

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Gravement secouée par la crise post-électorale, le calme est de retour dans la capitale de l’Iffou. Mais la peur et la méfiance règnent entre les deux communautés qui se sont affrontées suite à l’appel à la désobéissance civile d’une certaine opposition Autrefois de vrais complices et amis, jeunes baoulé et malinké ne se regardent plus de la même manière qu’avant la crise. Un fossé semble désormais s’être creusé entre eux, au point où les activités économique, socio-culturelles et sportives fonctionnent au ralenti. Les morts, il y en a eu des deux côtes, chez les Baoulé et chez les Malinké. 7 au total dont un décapité. Les blessés il y en a également eu par dizaines et des dégâts matériels incalculables. 

Des hommes encagoulés ont à chaque fois mis le feu aux poudre. 

Aujourd’hui à Daoukro, à l’heure du bilan, la colère et l’incompréhension s’expriment de façon ouverte et frontale. À Daoukro, le sang a coulé et les cœurs saignent encore abondamment. Les causes de ces affrontements fratricides avaient pourtant pointé à l’horizon depuis  quelques années. En 2018 puis 2019, quelques brèches sont devenues visibles dans le mur de la cohésion avec des affrontements récurrents entre les deux communautés, attisés par des hommes politiques sans foi ni loi qui ont fait la promotion de la xénophobie et de l’ethnicisme. Disons le tout net, la communauté malinké a été stigmatisée, accusée d’être à l’origine de tous les travers, (l’orpaillage clandestin, les agressions, les viols et vols…) Des noms de personnalités bien connues dans la ville avaient circulé. Même si à chaque fois ces personnages avaient démenti ces accusations portées contre elles, elles avaient pourtant remis le couvert en sourdine. Et après l’élection de 2020 le pire est arrivé. Cette fois ci on s’est tiré là dessus avec des fusils calibres 12 comme si les machettes, gourdins et autres objets, projectile ne faisaient plus l’affaire. 

Une situation que l’on voyait venir depuis

A vrai dire à Daoukro, personne ne semble être surpris par ce qui est arrivé. Les conflits communautaires passés semblent avoir été un entraînement pour leurs auteurs. Ils semblent avoir donné l’occasion à chaque camp de se venger de l’autre parce qu’on estimait qu’au dernier conflit, on avait pas été à la hauteur du combat. Et à chaque occasion, c’était le même scénario. Faire venir du renfort des autres villages. Ainsi plusieurs jeunes seront convoyés vers la ville, cette fois-ci armés de fusils calibre 12 pour certains. Ceux-ci recevaient argent et couvert dans des maquis de la place bien connus.

Comment vivent les populations après ces affrontements

De passage la semaine dernière dans cette ville pour M’batto dans le Moronou voisin où les mêmes communautés se sont livrées au même spectacle, aussi par la faute de politiciens véreux, nous y avons séjourné et pris notre temps pour visiter plusieurs maquis, bars, restaurants et commerces lieux habituels où les amis d’hier devenus ennemis aujourd’hui se retrouvaient avec joie. Notre constat est amer. Ce n’est plus la même ambiance selon que l’on se trouve à Baoulekro ou à Dioulakro, à Dengbê ou à Sioziorobougou. On préfère être entre frères et dans son quartier. À la veille des fête de fin d’année, une ville si grouillante de monde, de joie de vivre sombre dans la morosité. Et ce sont les opérateurs économiques qui en payent le lourd tribu. A. Gisèle, gérante d’un salon de coiffure: « Cette année n’a rien à voir avec la les autres années passées. Nos clientes viennent au compte goutte. C’est la situation. Nous le savons, mais comment allons nous faire ? Que chacun pardonne. Tout à une fin. Si cela continue comme ça, je crois que nous ne parlerons pas de fête cette année  », dit-elle avec tristesse et désolation. Au quartier Baoulekro, il y a une série de maquis dénommés Yopougon. Nous prenons place dans l’un des maquis. L’affluence est loin de celle des autres jours. Dans nos échanges, la tenancière nous dit tout de suite que rien ne bouge par ici. « Je ne sais pas si vous êtes un habitué des lieux, mais ça ne va pas. Voyez-vous mêmes, même les jours ordinaires, avant la crise, nous faisons mieux que ça. Il est évident que cette situation a tué Daoukro. Aujourd’hui il y a la paix, mais les gens ont encore peur. Je crois qu’on est allé loin cette fois-ci. Moi je me demande bien qu’est-ce qui pourra me ramener mes clients. Avant malinké et baoulé se retrouvaient ici pour s’amuser à cœur joie. Ce n’est plus comme ça, ils viennent par petits groupes et s’asseyant entre eux, baoulé-baoulé ou malinké entre malinké. Où nous restions parfois jusqu’à 3 où 4h du matin, aujourd’hui on ferme à 22h ou 23h. Vraiment que quelque chose soit fait pour une vraie réconciliation  », va-t-elle plaider. Le lendemain, soit le dimanche 13 décembre, nous faisons un tour au grand marché. Nous avons droit à la même complainte. « Ça ne va pas ». Dame Amani. Y:« Cette crise continue même dans le marché. Les prix des denrées se font selon que tu es baoulé ou malinké. Je crois que les rancœurs sont loin d’être Finies. On sent qu’à la moindre étincelle, les choses vont se gâter», dira-t-elle. Dans les établissements scolaires, la rentrée n’a été effective que depuis une semaine. Des individus ont cru bon associer l’école à la crise et les élèves étaient constamment vidés des salles classes au moment où ailleurs les enseignements se déroulaient normalement. « Des individus viennent perturber les cours. Ils ne sont pas élèves. On a découvert que certains parmi eux arrêtés par les forces de l’ordre et déférés à Abidjan n’étaient pas des élèves. Ils agissaient au compte de certaines personnalités politiques. Pour nous avons véritablement fait une bonne semaine de cours puis les congés sont arrivés », a lancé avec désolation Aka M. au lycée moderne 1.

De la nécessité de ressouder les morceaux du tissu déchiré

D’abord de notre avis, l’homme le plus influent de la région de l’Iffou, le Président Henri Konan Bédié peut jouer un rôle déterminant das le retour à la sérénité. Mais jusque là, l’homme n’ a pas encore emprunté cette voie, du moins officiellement. Un appel au calme à la jeunesse et à l’ensemble des communautés vivant à Daoukro aura un pesant d’or dans la sortie de la crise. Les élus et cadres de la région de l’Iffou pourraient entreprendre des missions conjointes de sortie de crise. Les têtes couronnées de l’ensemble de la région doivent également jouer leur partition et non laisser la tâche aux seuls chefs de Daoukro. Des cellules d’écoute, de prévention des conflits, de comités de veille, peuvent aussi être expérimentés à Daoukro. S’ils ont fait leur preuve ailleurs, on peut bien les expérimenter ici. Des actions sociales, sportives et culturelles peuvent enfin être organisées au nom de la réconciliation et s’inscrire dans la continuité entre jeunesse baoulé et malinké

En attendant, dans la cité du Nambè il y a un constat clair, l’horreur n’a pas encore tourné la page. Le paysage devenu familier de maisons incendiées et des restes de nombreux troncs d’arbres aux nombreux barrages au plus fort de la crise, sont là pour vous rappeler qu’ici ce ne fut pas du jeu. Daoukro veut-elle seulement tourner la page avec des autorités, cadres et fils de la région qui donnent l’impression d’avoir abdiqué après plusieurs médiations ? Pourtant, il est plus qu’évident, que le plus grand chantier auquel eux et les décideurs publics devront s’atteler, c’est la réconciliation. La cohésion communautaire a été gravement fissurée à certains endroits. Mais la paix, n’a pas de prix, il faut y aller vaille que vaille parce que Daoukro c’est aussi la Côte d’Ivoire.

JPH

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