Reportage-Côte d’Ivoire/A la découverte des femmes concasseuses de pierres de Niakara

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« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Cette injonction de Dieu aux hommes dans les écritures saintes, inspire les femmes concasseuses de pierres de Niakara. Plus d’une quarantaine, ces femmes, pour bon nombre d’entre elles, divorcées ou veuves, viennent journellement affronter de grosses pierres pour les réduire en gravier concassé. En provenance du sud du pays, à l’entrée de la ville, avant le corridor, vous apercevez ces femmes à la tâche. Chaque jour, elles entassent des grosses pierres qu’elles concassent au marteau avant de constituer des tas du granite ainsi obtenu qui sera vendu à leur employeur, un agent de la mairie de Niakara, qui à son tour le revendra surtout aux constructeurs de maisons. Parfois d’un âge assez avancé, elles ont pour la plupart, exercé un autre métier avant de se retrouver là. Assises pour certaines sur leur matière de base, (les cailloux), pour d’autres sur des tas de pierres déjà concassées, ou à même le sol, elles donnent des coups de marteaux incessants du matin au soir, et parfois même à la tombée de la nuit.Munies en plus d’autres outils tels des pioches, des pelles, des dabas, des seaux…, ces femmes, sous le soleil et parfois sous la pluie, parviendront à vaincre ces granites dynamitées depuis les années 70, à la faveur de la réalisation de la route nationale, la A3 qui traverse la ville. La rudesse de l’activité ne constitue pas un obstacle pour elles. L’essentiel, trouver les ressources pour assurer leur autonomie financière. Comment se sont-elles retrouvées à la carrière ? Qu’est-ce qu’elles y gagnent ? Qui les emploie ?…
Laissons les concasseuses de niakara nous décrire elles-mêmes leur travail

Ouattara Gbossoundjo, elle pratique l’activité depuis plus de cinq ans: « Nous venons très tôt à la carrière pour en repartir très tard, parfois la nuit tombante. Nous travaillons pour le compte de Nintcha qui travaille à la mairie. Disons que c’est lui qui nous embauche et c’est lui qui se charge de la vente du gravier. Quand un client vient à nous, nous lui faisons appel ».

A sa suite Ouattara Rosalie prend la parole pour mettre l’accent sur la pénibilité du travail et les raisons qui les ont poussées à opter pour ce travail. « Le travail de la carrière est pénible, mais comment allons- nous faire ? Nous avons des enfants à scolariser et parfois des maris malades ou décédés. Nous n’avons donc pas le choix. Mais la carrière nous permet de nous prendre en charge. Moipar exemple, je vendais de l’attiéké. Un moment arriva où je n’arrivais plus à acheter le manioc pour fabriquer l’attiéké parce que j’avais beaucoup de dettes envers les vendeurs de manioc. J’ai dû abandonner pour me retrouver ici à la carrière. Depuis lors, j’ai remboursé tous mes crédits. Ici, on ne m’encaisse plus pour un crédit. C’est nettement mieux, parce que le peu que je gagne me revient sans crédit. Nous vendons le gravier par demi-barrique à 1000frs. Quelques fois, quand on est dans le besoin, nous pouvons vendre par jour et rentrer à la maison avec quelque chose à la maison. 1000 frs, 1.500 frs ou 2000 frs »
Koné Gninyomo, une autre concasseuse environ la cinquantaine, exerce cette activité depuis 5 ans. Elle met l’accent sur leurs gains mensuels. « Nous pouvons travailler pendant un mois avant de faire une vente. Nous gagnons entre 17.000 frs et 18.000 frs. Mais si tu travailles bien, tu peux aller jusqu’à 26.000 frs. Ces gains c’est par mois. Il est quasi impossible de gagner 20.000 frs par semaine. Moi je vendais des ignames au bord de la route. A un moment donné, j’étais criblée de dettes. Mais dès que j’ai commencé à concasser, j’ai réussi à rembourser mes dettes. Depuis ce temps, je n’arrête pas de venir à la carrière. Et lorsque je suis absente, c’est que j’ai fait un tour au champ. En tout cas le travail est dur, mais nous nous débrouillons bien avec » Puis de nous montrer sa fille qui est en classe de CE2. « C’est la dernière de mes enfants. Elle a deux grands frères au collège. J’arrive à les nourrir et à les scolariser grâce à la carrière. J’ai perdu mon mari il y a 20 ans. Sans la carrière, je ne sais pas ce que j’allais devenir ».

Coulibaly Monique que nous trouvons en train de briser une pierre à l’aide d’un vieux marteau, nous révèle qu’elle aussi est devenue concasseuse par la force des choses. « Je n’ai pas pu continuer d’aller à l’école après le décès de mes deux parents. J’ai essayé d’être bonne avant de travailler dans des maquis-bars. Mais j’ai trouvé que tout cela n’était pas bon pour moi. Ici le travail est rude, mais je suis fière d’être à mon propre compte. Si j’ai une doléance à formuler vis-à-vis du propriétaire de la carrière, M. Nintcha, c’est de lui demander de revoir à la hausse le prix d’achat du gravier. Nous comprenons qu’il paye des taxes, mais le travail n’est pas facile pour nous. Vis-à-vis de l’Etat, je voudrais demander qu’il sache que de pauvres femmes se débrouillent ici. On peut nous venir en aide avec des projets aussi. »

Les concasseuses ne sont pour le moment pas organisées en association formelle, mais pensent à le faire. « Nous voulons créer une association des concasseuses de Niakara pour nous entraider en cas de malheur ou de bonheur. On veut faire comme les autres travailleurs qui sont organisés. Comme cela, nous pouvons nous faire entendre. Ce ne pas pour nous dresser contre notre employeur, mais pour demander au gouvernement de nous aider. Nintcha nous aide déjà suffisamment, mais l’Etat doit nous regarder aussi », va plaider l’une d’elles.

En ville le travail de concassage de pierres se fait dans le silence à l’insu de plusieurs riverains. Et pourtant Dieu seul sait combien de maisons ont été construites et seront construites grâce à ce travail.Ils sont loin de s’imaginer qu’à côté d’eux, des femmes gagnent honnêtement leur vie dans un travail certes difficile, mais qui leur confère toute leur dignité. Même le voyageur, disons le traditionnel usager de la route qui passe par la carrière de Niakara, voit seulement des tas de gravier sans s’imaginer comment ils sortent de terre.Les quelques rares personnes qui savent de quoi il est question, toutes disent avoir de l’admiration pour ces braves femmes. Le témoignage de Métan Koné qui côtoie chaque jour la carrière pour se rendre au champ, résume bien leurs propos. « Je loue le courage de ses femmes, qui au lieu de choisir des voies pas recommandables pour gagner leur vie, préfèrent chaque jour affronter des pierres. Parmi elles, il y en a qui vivent mieux certains travailleurs de bureaux. Quand je les vois au travail, cela me galvanise moi-même. Je me dis si une femme peut casser des cailloux pour vivre, moi je peux gagner mon pain au champ à faire des butes d’ignames. Que les autorités ouvrent les yeux sur leur activité pour leur apporter de l’aide, en les dotant de matériels beaucoup plus modernes, (tricycles, brouettes…), et pourquoi pas même moderniser leur activité.

JPH

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